L’aménagement du territoire sous contrôle de médiateurs privés ?

Dans l’article publié dans le numéro 100 de Géomatique Expert, j’évoquais le risque que ces immenses bases de connaissances sur les consommateurs constituées par quelques grandes sociétés deviennent des outils de marketing susceptible de réduire tous les acteurs du B2C au rang de sous-traitants (voir également l’article de François Bourdoncle, Peut-on créer un écosystème français du Big Data, Journal de l’Ecole de Paris, juillet / août 2014). Il semble que cette réalité ne concerne aujourd’hui pas que les consommateurs que nous sommes, mais qu’un risque existe également de cantonner les administrations et collectivités publiques au rang de sous-traitants d’acteurs privés susceptibles de d’influer sur leurs décisions.

Prenons l’exemple de la commercialisation des zones d’activités et de l’installation d’entreprises dans les territoires. Aujourd’hui, chaque EPCI dispose de son dispositif de gestion de données, d’accueil et de commercialisation aux entreprises. Les EPCI sont en concurrence entre eux et les tentatives de constituer des portails publics présentant l’offre de foncier économique disponible sur un département ou une région sont freinées par cette situation de concurrence.

Imaginons qu’une société, en combinant des données publiques récupérées sur les divers géoportails publics et sur les sites Open Data, et des données collectées par ses soins à partir de relevés et d’enquêtes terrain, arrive à constituer une base de données crédible au niveau national, voire européen ou mondial, et permette aux entreprises en recherche d’installation, à la fois d’identifier les zones d’activité comportant des terrains disponibles et de les comparer à partir d’indicateurs d’attractivité (desserte en transport, fiscalité locale, présence de services…).

Cette société pourrait être en mesure de s’assurer un avantage concurrentiel et de s’interposer comme médiateur entre les grandes entreprises en recherche d’implantation et les collectivités disposant d’une offre de foncier économique. On pourrait même imaginer que cette société exige des collectivités une rétribution pour la mise en relation avec les entreprises, ce qui reviendrait à les mettre dans une situation de sous-traitance similaire à celle qui existe déjà dans l’hôtellerie.

Risquons nous de voir dans le futur des gestionnaires privés de portails à destination des grandes entreprises en recherche d’implantation, influer sur l’aménagement des territoires en mettant en concurrence les collectivités sur leur capacité à les rétribuer pour « l’apport d’affaires » ? La publication de données Open Data peut-elle favoriser un tel scénario ? La question est posée.

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La géomatique pour le meilleur et pour le pire

Cet article, publié dans le numéro 100 de la revue Géomatique Expert (septembre / octobre 2014) s’interroge sur la contribution de la géomatique aux changements sociétaux en cours. Côté Dr Jekyll, un outil pour résoudre les problèmes de nos sociétés modernes : transports, environnement, etc. Côté Mr Hyde, un outil qui contribue à la mécanisation de la société et à la surveillance des individus. Les smart cities, dans lesquelles la géomatique joue un rôle important suscitent autant d’interrogations sur les questions de gouvernance que d’espoirs sur leur capacité à améliorer la vie quotidienne des habitants.

L’article est téléchargeable sur le site de IETI Consultants. Téléchargement

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Le besoin utilisateur, la réponse du marketing et celle de l’expert

A l’approche des vacances, une petite vidéo qui rappellera peut-être à certains d’entre nous des situations vécues. Tout est dit !

https://www.youtube.com/watch?v=8NVDxQJXvqA

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L’information géographique à l’épreuve de quoi ? de la pérennité ?

Si je ne devais retenir qu’une intervention lors des journées DECRYPTAGEO 2014, ce serait sans aucune hésitation celle de Thierry Rousselin (Retour d’expérience et analyse économique sur 30 ans d’efforts de production planifiée et réactive), qui introduisait la session « l’information géographique à l’épreuve de la pérennité ». Bien qu’étant basée sur un retour d’expérience de 30 ans de géographie militaire, nous avons pu sans aucun problème transposer son analyse et ses réflexions au cas de la production de données non militaires et au débat sur leur pérennité.

Pérennité des investissements logiciels ?

Dans les premières années des SIG, notre principale préoccupation était la pérennité des éditeurs et de leurs offres logicielles. Sans avoir complètement évacué cette question, nous l’avons relativisée, devant la difficulté à prédire l’évolution de l’offre et du fait que la disparition d’un fournisseur n’a plus aujourd’hui un impact aussi catastrophique. Les données collectées dans ses outils peuvent dans la plupart des cas être récupérées.

D’ailleurs, les approches récentes telles que l’urbanisation des SI prennent implicitement en considération l’idée que les briques du SI doivent être interchangeables et qu’il faut gérer l’incertitude concernant leur pérennité.

Un leitmotiv : capitaliser la connaissance du territoire

Nous nous sommes donc concentrés sur la question de la pérennité des données. Comment faire pour capitaliser, faire connaître, diffuser, réutiliser les données ?

Notre souci permanent est de capitaliser la connaissance du territoire acquise dans nos organisations, et nous ne manquons pas d’outils techniques et conceptuels pour cette capitalisation : dispositifs de gestion et d’archivage de bases de données, dispositifs de catalogage de données (métadonnées), dispositifs organisationnels divers pour capitaliser l’expérience et les documents (outils et démarches de management de la connaissance et de gestion documentaire), etc.

Et pourtant…

Et pourtant, comme Thierry Rousselin, nous pouvons constater que l’information la plus pertinente est celle qui est la plus largement utilisée, et qu’elle n’est pas toujours dans les dispositifs de stockage pérennes et de dimension organisationnelle : on la trouve également dans des dispositifs sectoriels, qui même quand ils ont été conçus pour une durée de vie limitée, deviennent de facto des outils de capitalisation pérennes parce qu’ils sont largement utilisés par leurs destinataires.

On pourrait ajouter de nombreuses illustrations de cette difficulté à pérenniser et capitaliser la connaissance du territoire : évoquons simplement, le nombre pléthorique de tableaux EXCEL ou autres fichiers bureautiques non sauvegardés dans lesquels des agents des organisations stockent des informations parfois vitales pour l’organisation, ou les plans Autocad que certains dessinateurs conservent jalousement sur leur poste et qui constituent parfois de véritables petites bases de données graphiques du territoire. Evoquons également la difficulté à organiser le stockage de l’information géographique entre divers outils tous légitimes pour structurer, gérer et diffuser de l’information sur le territoire : SIG, GMAO, outils métiers divers, etc. Evoquons enfin le fait que dans de nombreuses organisations, le départ d’un agent gestionnaire d’informations a pour conséquence l’arrêt de cette gestion et l’obsolescence très rapide des données concernées.

Nous avons donc manifestement du mal à garantir la pérennité de certaines données, qui dépendent de processus organisationnels peu formalisés ou fluctuants.

Il faut bien entendu distinguer ici les données dont une organisation doit disposer pour assumer ses compétences réglementaires (on imagine mal une commune se passer de cartes papier ou informatisées des zonages des PLU) et celles dont elle souhaite disposer pour améliorer son efficacité opérationnelle ou sa compréhension du territoire.

Capitaliser le savoir-faire organisationnel ?

Nous suffit-il aujourd’hui de nous concentrer sur la pérennité des compétences dans l’organisation, qui garantirait qu’à défaut de pérenniser les données, on pourrait pérenniser les processus et les savoir-faire qui permettent de les produire ? Rien n’est moins sûr : le turn over, entraînant l’existence de nombreuses données orphelines, les difficultés à capitaliser la connaissance dans l’organisation peuvent également nous conduire à douter de cette possibilité.

Les dispositifs tels que communautés de pratiques permettent à des individus de partager des connaissances et des savoir-faire, mais les organisations restent largement dépendantes de ces individus dans leur capacité à mobiliser des pratiques et des processus.

Chercher la stabilité ou s’adapter au changement ?

Finalement, est-ce que nous ne devrions pas poser le problème autrement, et commencer par voir la réalité autrement.

La métaphore du marin qui quitte un port avec un bateau équipé d’une boussole pour traverser un océan ou effectuer un tour du monde n’est pas pertinente dans le domaine des SI. Car le marin sait que la cible ne va pas se déplacer pendant le voyage, que la boussole donnera le nord quoi qu’il arrive (du moins tant qu’elle est correctement réglée) et que sauf accident, il effectuera la totalité du voyage avec le même bateau. Ses deux principales préoccupations sont la météo et les risques mécaniques liés à son bateau.

Dans le cas du SI d’une organisation, en plus des aléas liés à la météo (changement de décideurs ou de majorité politique dans une collectivité par exemple) et mécaniques (robustesse des solutions logicielles utilisées), la cible se déplace régulièrement pendant la conduite du projet, il n’est pas rare qu’on soit obligé de changer de bateau en cours de route et la boussole ne montre pas toujours la même direction. C’est donc beaucoup plus difficile et l’atteinte de la cible est forcément plus aléatoire. Mais d’ailleurs, quelle est la cible ? Y-a-t-il une cible ?

Sérendipité ou pérennité : comment s’adapter au changement ?

Ceci conduit certaines organisations à relativiser ces exigences de pérennité et à s’organiser pour faire face à l’instabilité autrement qu’en essayant d’organiser des îlots de stabilité. Ainsi, dans les services déconcentrés de certains ministères, au-delà des compétences régaliennes qui exigent des dispositifs pérennes, on admet que la durée de vie de certains dispositifs de gestion de données pourra être limitée à la durée d’occupation du poste de l’agent qui les met en place.

On peut même penser (et je fais ici référence à la conférence passionnante de Danièle Bourcier sur la sérendipité dans ces mêmes journées, voir aussi http://www.ccic-cerisy.asso.fr/serendipiteTM11.html) que cette impossibilité à organiser, pérenniser et formaliser les processus de gestion d’information est une source d’innovation et d’adaptation des organisations au évolutions. La contribution des SI de nos organisations à l’évolution et à l’innovation organisationnelle et territoriale ne dépend-elle pas, comme dans tous les systèmes complexes, de leur capacité à articuler ordre et désordre ?

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Nouvelles réflexions sur le rôle du géomaticien

J’ai déjà abordé dans l’ouvrage « SIG : la dimension géographique du SI » et dans un précédent billet la question du rôle des géomaticiens dans des organisations dont les systèmes d’information sont de plus en plus complexes et nécessitent des compétences informatiques et « systèmes d’information » toujours plus pointues. Ceux qui essaient de maintenir le SIG à l’écart des autres composants du SI se mettent rapidement en difficultés ce qui a conduit certains à se demander si le géomaticien n’est pas condamné à limiter à terme son activité à la gestion de données de références.

L’offre logicielle SIG évolue d’ailleurs clairement dans le sens d’une intégration informatique de plus en plus importante (stockage en SGBD, diffusion en mode Web avec les contraintes de performance et de sécurité associées, Cloud computing, etc). Mais elle évolue également vers une offre de progiciels paramétrables : le premier à proposer un tel outil était Business Geographic avec AIGLE, véritable générateur d’applications. Est arrivé ensuite GEOMAP avec son « Studio », puis en 2009, ARcOpole d’ESRI et son « studio », accompagné de divers environnements applicatifs proposés par ESRI France. Point commun entre ces 3 outils : ils sont conçus pour permettre à l’administrateur de configurer des environnements métiers et des ressources sans recourir à des développements informatiques.  A l’aide de ces environnements, on peut créer des modèles de données et de publication de cartes, mais aussi des ressources d’exploitations (requêtes, thématiques, etc) et gérer des droits utilisateurs. Ils conviennent particulièrement bien aux collectivités, dans lesquelles de nombreux métiers peuvent trouver des réponses à leurs besoins dans de tels environnements, sans forcément recourir à des développements applicatifs sophistiqués.

De tels environnements sont de fait très intéressants pour les géomaticiens, qui ne disposent pas toujours de compétences leur permettant de réaliser de véritables développements informatiques, mais sont tout à fait en mesure de configurer de tels environnements, quand le générateur assume la traduction informatique des paramétrages réalisés.

Cette évolution pose toutefois deux questions : la première est de savoir si on peut satisfaire tous les besoins à l’aide de simples paramétrages du SIG. La réponse est bien entendu négative. Plus on souhaite aller loin dans le métier et dans l’automatisation des processus, moins ces environnements sont pertinents, mais ils ont au moins le mérite de permettre à des utilisateurs de démarrer sur des bases simples, et d’affiner leurs besoins avant d’évoluer vers des solutions plus intégrées. Ils peuvent rapidement trouver leurs limites quand les besoins s’affinent et évoluent.

La seconde question est de savoir si l’administrateur fonctionnel de tels SIG paramétrables peut aujourd’hui se cantonner aux outils SIG. Cette évolution n’est pas propre aux SIG : pour ne prendre que deux exemples d’outils susceptibles de dialoguer avec le SIG, les solutions de GMAO (Gestion et Maintenance Assistée par Ordinateur) et les outils décisionnels se présentent également sous la forme de progiciels paramétrables dont la mise en œuvre nécessite une fonction d’administration fonctionnelle dans l’organisation. Le géomaticien est certes rarement un véritable informaticien, mais s’il dispose de compétences en modélisation de données, en qualification de données et d’une connaissance des métiers acquise lors de la mise en œuvre du SIG. Il peut donc mettre en valeur ces compétences pour devenir l’administrateur fonctionnel d’autres environnements de gestion ou d’analyse de données sur le territoire, d’autant que ces derniers ont naturellement vocation à dialoguer avec les SIG.

Si la valeur ajoutée du géomaticien n’est donc pas seulement d’être un producteur de cartes ou un gestionnaire de données de référence, mais aussi d’être l’administrateur fonctionnel du SIG, il doit se demander s’il n’a pas intérêt à étendre cette compétence à d’autres environnements informatiques manipulant des données sur le territoire. Dans le choix entre l’expertise informatique et l’expertise métier, cette proposition privilégie clairement l’expertise métier, à condition de ne pas la réduire à la dimension géographique. Elle nécessite également que le géomaticien aille au-delà de sa préoccupation principale, les données, pour s’intéresser également aux processus métiers dans son organisation.

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Les Villes Intelligentes auraient-elles une face cachée ?

Certains ont assisté comme moi à l’intervention de mon ami Stéphane Roche aux dernières journées SIGLL sur le thème de la Ville Intelligente (Smart City) : j’en suis pour ma part sorti avec de nombreuses interrogations, me demandant notamment si ce concept n’est qu’un nouvel avatar des délires technologiques qui émergent périodiquement, et ne sachant pas ce qu’il fallait en penser.  Après avoir fait un peu de documentation sur le concept (voir quelques liens en fin de cet article), voici quelques échos de mes interrogations et réflexions.

La Ville Intelligente, un concept évident !

A priori, comme le concept de « développement durable » dont il constitue une déclinaison dans le contexte urbain, celui de Ville Intelligente ne peut que susciter l’intérêt : pour faire simple, il s’agit à la fois d’améliorer la qualité des services urbains, l’implication citoyenne des habitants et la qualité environnementale (notamment réduire la consommation énergétique). Qui pourrait s’opposer à de tels objectifs ?

C’est par une approche systémique de la Ville que l’on essaie de la rendre plus intelligente : interconnexion des fonctions urbaines entre elles (éducation, santé, transports, énergie, habitat, etc), interconnexion des citoyens et des organismes en charge de la délivrance des services urbains (mise à contribution du citoyen capteur), interconnexion des systèmes d’information…

Ce concept est largement soutenu par les grands industriels du transport, de l’informatique, de l’énergie et des services urbains. Plusieurs Villes ou agglomérations du monde ont engagé des démarches, le Sultan d’Abu Dhabi ayant même entrepris de construire de toutes pièces une Ville Intelligente (Masdar). Des consultants et des universitaires assurent les développements conceptuels et méthodologiques nécessaires à la concrétisation du concept et participent ainsi à sa promotion.

Je devrais donc moi-même adopter ce discours très positif, dans lequel, on va sauver l’humanité grâce à la concrétisation des concepts du développement durable dans la Ville Intelligente. Et pourtant, si je laisse exprimer le citoyen et non plus le consultant en recherche d’opportunités d’affaires, les interrogations et les doutes ne manquent pas.

La Ville Intelligente : un système complexe ?

Puisqu’on parle d’approche systémique, faut-il rappeler la règle mise en évidence par les théoriciens des systèmes complexes (Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne, etc) : un système ne peut améliorer son organisation interne qu’en augmentant le désordre extérieur. On peut donc en premier lieu se demander si la contrepartie de l’émergence des Smart Cities ne risque pas d’être la multiplication des « Dirt Cities » (Villes sales) ou des « Garbage Cities » (Villes poubelles) autour des Smart Cities.

Précisément, on constate que le ticket d’entrée pour devenir une Ville intelligente (ou du moins, s’en rapprocher) est d’un coût très élevé et risque d’amplifier les inégalités de développement entre les Villes d’un même territoire (voire d’une même agglomération). On peut d’ailleurs se poser la question de savoir qui payera et qui tirera profit des dispositifs mis en place.

L’intérêt d’une meilleure intégration entre fonctions urbaines ne fait pas débat, mais la réponse apportée semble aujourd’hui essentiellement technologique (intégration à l’aide des technologies de l’information).  Aucune proposition d’intégration par le lien social, la solidarité humaine, sauf si on considère que connecter des personnes par des smartphones et des réseaux sociaux permet de créer du lien social. J’évoquais à l’issue de la conférence de Stéphane Roche le développement d’offres de « surveillance » des personnes âgées, grâce à des dispositifs informatisés. Ces offres ne peuvent émerger que parce que plus personne n’a le temps ou l’envie d’aller vérifier de temps en temps que tout va bien chez son voisin retraité et qu’il n’a besoin de rien. La technologie ne fait donc qu’apporter une fausse réponse à notre égoïsme et à notre manque de solidarité. Allons plus loin dans l’analyse critique.

Que faire des pauvres dans la Ville Intelligente ?

Certains connaissent ce rapport publié par John Locke en 1697 à la demande du Ministère du Commerce britannique « Que faire des pauvres ? »  (titre original : « the report on the poor ») dont je ne m’inspire que parce qu’il m’aide à formuler une question cruciale pour les Villes Intelligentes.

Un des leurs objectifs est en effet d’aller vers une plus grande sobriété dans la consommation des ressources énergétiques : ceci nécessite bien entendu de très gros investissements, hors de portée des collectivités et citoyens les plus pauvres. Constatant que dans la société actuelle, d’une part, ceux qui profitent des aides aux économies d’énergie sont les ménages qui disposent d’une capacité d’investissement, d’autre part, les classes aisées sont plus que réticentes à payer plus d’impôts pour réduire les inégalités, il ne faut pas s’attendre à un transfert à ce niveau. Dans la société française actuelle, à l’instar de la plupart des pays du monde occidental, les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches, ce qui montre bien que la société n’évolue pas dans le sens d’une plus grande solidarité. Les villes et citoyens riches auront donc probablement les moyens d’évoluer vers la Ville Numérique, mais les quartiers populaires et banlieues pauvres risquent d’être condamnés de nouveau à l’exclusion.

Cette exclusion économique risque d’être associée au renforcement des exclusions liées à la non accessibilité aux TIC : exclusion des services publics numériques, des anciens, des pauvres, de ceux qui n’ont pas le bagage culturel ou le niveau d’éducation ad hoc. Voir également l’échec relatif des PPGIS (Public Participation GIS) focalisés sur les populations fragiles dans les pays anglo-saxons.

Les populations fragiles économiquement, socialement ou culturellement risquent donc de ne pas avoir de place dans la Ville Intelligente.

Quel pouvoir au citoyen dans la Ville Intelligente ?

Un des arguments de la Ville intelligente est celui de la gouvernance et de l’implication citoyenne. Le citoyen est certes utilisé comme capteur pour améliorer le fonctionnement de la Ville, détecter les dysfonctionnements, donner son avis sur telle ou telle question, mais pourra-t-il vraiment influer sur des décisions qui seront toujours plus guidées par la technologie et dont seuls, quelques experts maîtriseront les paramètres et les impacts. Voir l’incapacité actuelle de la plupart des citoyens à comprendre le fonctionnement d’une économie mondialisée, systémique et dont les règles sont incompréhensibles pour le commun des mortels.

Le risque de surveillance généralisée du citoyen se renforce également dans cette logique d’interconnexion mais c’est pour la bonne cause : ce n’est pas pour détecter les individus malveillants (ou du moins pas principalement), c’est pour contribuer à rendre la Ville plus intelligente : c’est pour améliorer la circulation dans la ville que je dois fournir ma géolocalisation ! Il reste que cette surveillance sera effective et que l’usage de certains fichiers du Ministère de l’Intérieur montre que la ligne rouge est déjà franchie.

Nous avons déjà évoqué les risques d’exclusion numérique, mais Dominique Boullier (voir le dossier d’Etudes et Documents évoqué dans la bibliographie) pointe également du doigt l’effet d’exclusion des savoirs informels et des relations traditionnelles de la numérisation des échanges et interactions humaines. Il en résulte la destruction d’une partie du lien social.

Ces inquiétudes sont aggravées par le renforcement de la marchandisation de l’information : comment et dans quelles conditions sera exploitée l’information individuelle apportée par le citoyen capteur aux industriels gestionnaires des systèmes de la Ville Intelligente ? La « découverte » récente que l’information stockée par les majors du Cloud Computing est mise à disposition de l’état américain pour des usages de surveillance économique ne nous rassure pas de ce point de vue.

Quelles garanties le citoyen aura-t-il donc que les Villes seront vraiment plus intelligentes et que les avantages sont supérieurs aux inconvénients ? Pourra-t-on revenir en arrière ? La réponse à cette question est malheureusement non, comme pour toutes les évolutions technologiques impactant la société.

Quel pouvoir au politique dans la Ville Intelligente ?

Le concept est largement soutenu et promotionné par de grands industriels de l’informatique, du transport, de l’énergie et des services urbains, dont on imagine bien les opportunités d’affaires. Leur objectif est probablement  de renforcer leur position et pour certain leur prédominance dans le secteur public : mais précisément, quels gardes-fous existent ? Ne s’agirait-il qu’un d’un enjeu commercial qu’on essaye de nous présenter comme un enjeu citoyen ? On peut en tout cas se demander si les collectivités gestionnaires des Villes Intelligentes arriveront à conserver les compétences d’intégration et l’expertise requise pour préserver leur autonomie de décision. Si ce n’était pas le cas, elles seraient alors dans l’obligation de déléguer complètement à quelques industriels la définition de la stratégie urbaine ? Quelle maîtrise les collectivités pourront-elles donc conserver sur la Ville Intelligente mise en œuvre dans des technologies surtout maîtrisées par ces industriels et quelques experts ? Les élus ne risquent-ils pas de devenir des potiches obligés d’entériner des décisions dont ils ne maîtrisent plus les enjeux technologiques et sociétaux ?

La Ville Intelligente : un concept d’avenir ?

Bien entendu, je suis un archéo-passéiste et n’ai rien compris aux bienfaits de la Ville intelligente. Certains objecteront que la Ville Intelligente sera ce qu’en feront les citoyens et les politiques, mais je doute qu’ils disposent d’un vrai pouvoir de décision et d’orientation stratégique sur son développement, une fois la décision prise d’aller dans cette direction.

Je me demande si nous ne devrions pas essayer d’imaginer une Ville Intelligente basée sur une certaine frugalité technologique et mettant la priorité sur les populations fragiles, le lien social, la solidarité et allant donc à contre-courant des initiatives actuelles, plutôt basées sur l’intégration technologique. Cela ne ferait certes pas l’affaire des industriels qui souhaitent surtout développer les opportunités de marché.

Et finalement, s’il s’agit de faire un choix entre la Ville Intelligente, développée technologiquement, mais ségrégative et la Ville solidaire, moins développée technologiquement, mais accessible à un plus grand nombre d’hommes et de femmes, je crains qu’il soit beaucoup plus facile, dans la société actuelle, d’aller dans le sens de la première que de la seconde. Les symptômes de perte du lien social, de développement du communautarisme, de l’individualisme croissant vont plutôt dans ce sens là.

Je suis intéressé par tous débats sur ce sujet, qui me permettront peut-être de nuancer ce point de vue et d’approfondir ma compréhension de ce concept et du contexte.

Quelques sources bibliographiques sur la Ville Intelligente

http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/ED73.pdf

Un Dossier d’Etudes et Documents constituant me semble-t-il une bonne synthèse introductive, et  comportant en particulier une très intéressante analyse critique de Dominique Boullier (Sciences Po, médialab).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ville_intelligente

Une introduction synthétique et un peu critique

http://www.smartgrids-cre.fr/index.php?p=smartcities

Un  dossier pas critique du tout, mais bien documenté techniquement

Annexe : la crise de la civilisation

Pour terminer, un texte prémonitoire, qui aurait été écrit dans les années 1940 par le poète bengali Rabindranath Tagore (je n’ai pu retrouver la source exacte de ce texte) :

« Ne voyez-vous pas la laideur mortelle qui éclate partout, dans vos villes, dans vos rapports, le même masque monotone qui fait que nulle place n’est laissée à l’expression  vivante de l’âme ? La mort s’insinue morceau par morceau dans le corps de votre civilisation. La soif du gain ne connaît pas de limite à sa rapacité. Son seul objet est de produire et de consommer. Elle n’a de respect ni pour les êtres humains ni pour la magnifique nature. Elle est impitoyablement prête, sans une minute d’hésitation, à rejeter la beauté et la vie hors d’elle-même, ou à les changer en argent. La présente civilisation commerciale de l’homme prend beaucoup de temps et d’espace pour tuer le temps et l’espace. Ses mouvements sont violents, son bruit agressif et discordant. Elle porte sa propre condamnation, parce qu’elle foule aux pieds l’humanité sur laquelle elle se tient debout. Elle transforme en monnaie le coût du bonheur. L’homme se réduit au minimum pour faire une plus grande place à l’organisation, il tourne en dérision les sentiments humains parce qu’ils sont capables de résister à ses machines… ».

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Quels terminaux de saisie sur le terrain pour quels utilisateurs ?

Il y a une dizaine d’années, en écho à l’émergence d’une offre de SIG mobiles, IETI Consultants avait réalisé une petite enquête sur les usages et les fonctions de ces outils. A l’époque, on pouvait installer un SIG mobile sur deux types de terminaux :

  • terminal classique (on parle à l’époque d’assistant personnel ou PDA), sur lesquels on peut installer des applications de consultation simples, voire de petites applications de mise à jour,  incluant la création d’objets avec ou sans GPS. Ce type de terminal nécessite le développement de configurateurs d’applications adaptés aux divers systèmes d’exploitation de ces terminaux et permettant de répondre à des besoins métiers particuliers, et d’outils clients exploitant ces environnements métiers. Ils permettent de développer des applications de saisie sur le terrain, avec ou sans GPS, dans lesquelles l’interface utilisateur rustique (quelques boutons, pas de véritable clavier de saisie, écran de petite dimension, processeur de faible puissance (etc) oblige au développement d’applications de saisie très packagée, condition pour que l’utilisateur arrive à s’approprier l’outil et ne soit pas rebuté par son interface utilisateur : il est vrai que le destinataire de ces outils (fontainier, agent de terrain) est le plus souvent un utilisateur très occasionnel de l’informatique.
  • Tablet PC sur lequel on peut installer une version  complète du SIG client lourd. Il suffit d’installer le SIG client lourd sur le tablet PC et l’utilisateur a accès à toute la richesse fonctionnelle du SIG ! On automatise la synchronisation des bases de données et le problème de l’usage du SIG sur le terrain est réglé. Le problème est que l’utilisateur potentiel n’est pas un géomaticien, mais un spécialiste du terrain dans son métier, et c’est un très mauvais service à lui rendre que de mettre entre ses mains un SIG bureautique, sauf s’il est caché derrière une application métier qui se limite aux quelques fonctions requises. L’équation économique n’est alors pas satisfaisante : l’organisme a financé des tablets PC très coûteux (4 à 5 fois le coût d’un PC de bureau) et des licences complètes de SIG bureautiques, associées à des licences d’applications, pour réaliser quelques opérations simples sur le terrain.

Ces deux familles de terminaux trouvent cependant leur usage dans un certain nombre d’organismes (exploitants de réseau par exemple), même si leur déploiement requiert des compromis entre exigences contradictoires : avoir un terminal performant, complet, ergonomique et facile à utiliser, bien packagé coûte souvent très cher et la richesse fonctionnelle ou l’ouverture des données font rarement bon ménage avec la simplicité d’utilisation.

Les premières générations de smartphones n’apportent pas d’améliorations significatives, par rapport aux terminaux traditionnels, mais les smartphones actuels et surtout les nouvelles tablettes, riches de nombreux logiciels et susceptibles d’être utilisées en permanence en mode connecté vont donner l’occasion à quelques rares éditeurs de développer de nouveaux environnements, la plupart se contentant de les configurer pour qu’elles accèdent au SIG Web. C’est certes moins pénalisant pour l’utilisateur de terrain d’accéder à un SIG Web connecté qu’à un SIG bureautique, mais encore une fois, la problématique particulière du terrain n’est pas prise en compte. On ne propose pas à l’utilisateur de terrain un environnement de saisie packagé adapté à ses contraintes d’interventions sur le terrain (pluie, froid, lisibilité de l’écran, risques en circulation, etc), on lui propose d’utiliser le SIG Web sur le terrain.

Est-ce une amélioration ? Oui peut-être, pour l’utilisateur grand public qui accède à des données à partir d’une telle tablette, oui certainement, pour l’éditeur, qui sans effort particulier de développement, rend ses solutions accessible et utilisables dans divers environnement, et enfin, oui pour l’administrateur du SIG, qui peut espérer n’avoir qu’une seule base de données et un seul environnement Web à administrer. Je suis en revanche dubitatif sur l’intérêt de telles solutions pour le professionnel auquel on propose de renseigner des comptes-rendus d’intervention (GMAO), des contrôles de conformité de réseaux et autres mains courantes de patrouilles routières dans des applications Web classiques sans tenir compte du fait qu’il est sur le terrain, avec la plaquette dans les mains ou sur les genoux et que la pluie, le vent ou le froid le conduisent à souhaiter se débarrasser le plus vite possible de l’opération informatique à réaliser.

Les éditeurs objecteront que de plus en plus d’utilisateurs de téléphones portables connaissent ces environnements informatiques ce qui n’est pas tout à fait faux. Mais dans la recherche de gain d’efficacité liée au déploiement de terminaux de saisie sur le terrain, il y a aujourd’hui un choix à faire entre les tablettes standardisées, multifonctions, mais peu ergonomiques pour des usages opérationnels sur le terrain, et des terminaux spécifiques, plus chers, mais mieux adaptés et permettant d’espérer de véritables gains d’efficacité.

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