Quel ROI pour la ville intelligente ?

Les publications sur la Ville Intelligente se multiplient sur Internet, de nombreuses sociétés souhaitant montrer qu’elles disposent d’une expertise pour espérer prendre position sur ce marché prometteur.

Une publication récente de Roland Berger « Think Act : navigating complexity, smart cities à la française » a pour sous-titre : « Quels gagnants et quels perdants dans le nouveau paradigme urbain mondial ? »

Elle comporte une réflexion intéressante sur l’écart entre marketing et réalité dans les discours sur la smart city, l’identification de 4 âges de la smart city et propose un classement des villes françaises qui pourra bousculer des idées reçues (Lyon n’apparaît ainsi qu’à la 4ème place, derrière Paris, Montpellier et Nice, et juste devant Lille, dont la démarche est beaucoup moins médiatisée que celle de Lyon).

Tout çà est très intéressant et semble bien documenté, mais les choses se gâtent quand cette étude aborde la question du ROI de la Ville intelligente. L’étude prédit en effet 9,2 milliards d’euros par an d’économies budgétaires (sur un budget global de 218 milliards d’euros, soit environ 4 % du budget) pour l’ensemble des collectivités françaises grâce à la smart city. Le calcul est simple (et même simpliste). L’étude classe le budget des villes en 3 catégories : une première partie n’est pas impactée par les actions de la smart city, une seconde partie est faiblement impactée et la société estime les économies potentielles à 5 % du budget concerné, une 3ème partie est fortement impactée et la société estime les économies potentielles à 20 % du budget concerné. Simple et efficace, avec un chiffre très encourageant à l’arrivée. Qui pourrait refuser une évolution technologique et sociétale aussi prometteuse ?

Cette estimation pose plusieurs questions :

  1. Pourquoi 5 % ou 20 % ?
  2. Quel est l’investissement à réaliser pour atteindre de telles économies ? toutes les estimations montrent que les investissements et coûts de maintenance en condition opérationnelle sont colossaux et probablement bien supérieurs à 4 % du budget de la commune ou de l’EPCI.

Si on prend l’exemple du Grand Lyon, dont le budget 2017 inclut des dépenses de fonctionnement pour un montant total de 2400 M€, on pourrait donc espérer une économie annuelle de l’ordre de 96 M€. Il est intéressant de constater que dans le budget d’investissement du Grand Lyon, le poste Ville Intelligente apparaît pour 16,7 M€, mais que les dépenses concernant la Ville intelligente ne sont probablement pas toutes regroupées dans cette rubrique : il y en a probablement aussi dans la rubrique mobilité (345 M€), Transition énergétique (3 M€), Eau (106 M€), Déchets (84 M€) et qualité de la vie (125 M€) : d’autres dépenses impactant la Ville intelligente sont probablement cachées dans d’autres rubriques du budget : personnel, systèmes d’information, développement économique…  Combien le Grand Lyon dépense-t-il réellement pour devenir une Ville intelligente ? Signalons d’ailleurs que dans la plupart des domaines, le Grand Lyon est encore en phase d’expérimentation et pas encore en phase de généralisation.

Cette estimation est d’autant plus sujette à caution qu’on voit les partenaires privés des collectivités investir massivement dans les volets de la smart city susceptibles de dégager des retours sur investissements, mais laisser aux collectivités le soin d’investir dans les volets non directement rentables, mais qui apportent des améliorations d’ordre qualitatif ou dans les infrastructures utiles à tous, mais dont le ROI est difficile à évaluer ou à espérer.

Comme d’autres avant elle, cette étude répond à un scénario bien classique de « propagande de l’innovation » (cette expression est d’Olivier Ezratty, qu’on ne peut pas suspecter de technophobie, et je ne saurais trop conseiller une lecture attentive de la série de 6 articles qu’il a publié en 2014 sur le sujet : voir en particulier ses commentaires sur les données en trompe l’oeil dans le deuxième article).

Le schéma est bien connu. Pour faire adopter une innovation par les organisations, il faut absolument promettre des millions ou des milliards d’euros d’économie, quitte à tordre un peu les chiffres. Si on fait l’état des lieux de toutes les promesses non tenues par les ROI dans le domaine des TIC, la liste risque d’être longue. A commencer par les SIG, dont l’utilité est tout à fait avérée, mais dont il serait difficile aujourd’hui de calculer le ROI dans la plupart des collectivités.

La Smart city est une évolution technologique et sociétale à la fois prometteuse (elle nous fait espérer une meilleure qualité de vie en ville, moins d’embouteillages dans les rues, moins de pollution, une moindre consommation énergétique, une meilleure implication du citoyen dans la gouvernance…) et inquiétante (toujours plus de technologie pour résoudre des problèmes sociétaux, toujours moins de contrôle démocratique sur les algorithmes qui vont piloter la ville) : dans l’objectif de mettre tout le monde devant le fait accompli (ne perdez pas de temps à vous poser des questions, c’est la smart city ou la régression !) et de persuader les décideurs que la smart city est inéluctable, l’argumentaire économique joue un rôle indispensable.

Il ne nous est cependant pas interdit de garder un peu d’esprit critique à la lecture de ces publications qui nous promettent le paradis (si nous adoptons l’innovation) ou l’enfer (si nous ne l’adoptons pas).

 

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