L’information géographique à l’épreuve de quoi ? de la pérennité ?

Si je ne devais retenir qu’une intervention lors des journées DECRYPTAGEO 2014, ce serait sans aucune hésitation celle de Thierry Rousselin (Retour d’expérience et analyse économique sur 30 ans d’efforts de production planifiée et réactive), qui introduisait la session « l’information géographique à l’épreuve de la pérennité ». Bien qu’étant basée sur un retour d’expérience de 30 ans de géographie militaire, nous avons pu sans aucun problème transposer son analyse et ses réflexions au cas de la production de données non militaires et au débat sur leur pérennité.

Pérennité des investissements logiciels ?

Dans les premières années des SIG, notre principale préoccupation était la pérennité des éditeurs et de leurs offres logicielles. Sans avoir complètement évacué cette question, nous l’avons relativisée, devant la difficulté à prédire l’évolution de l’offre et du fait que la disparition d’un fournisseur n’a plus aujourd’hui un impact aussi catastrophique. Les données collectées dans ses outils peuvent dans la plupart des cas être récupérées.

D’ailleurs, les approches récentes telles que l’urbanisation des SI prennent implicitement en considération l’idée que les briques du SI doivent être interchangeables et qu’il faut gérer l’incertitude concernant leur pérennité.

Un leitmotiv : capitaliser la connaissance du territoire

Nous nous sommes donc concentrés sur la question de la pérennité des données. Comment faire pour capitaliser, faire connaître, diffuser, réutiliser les données ?

Notre souci permanent est de capitaliser la connaissance du territoire acquise dans nos organisations, et nous ne manquons pas d’outils techniques et conceptuels pour cette capitalisation : dispositifs de gestion et d’archivage de bases de données, dispositifs de catalogage de données (métadonnées), dispositifs organisationnels divers pour capitaliser l’expérience et les documents (outils et démarches de management de la connaissance et de gestion documentaire), etc.

Et pourtant…

Et pourtant, comme Thierry Rousselin, nous pouvons constater que l’information la plus pertinente est celle qui est la plus largement utilisée, et qu’elle n’est pas toujours dans les dispositifs de stockage pérennes et de dimension organisationnelle : on la trouve également dans des dispositifs sectoriels, qui même quand ils ont été conçus pour une durée de vie limitée, deviennent de facto des outils de capitalisation pérennes parce qu’ils sont largement utilisés par leurs destinataires.

On pourrait ajouter de nombreuses illustrations de cette difficulté à pérenniser et capitaliser la connaissance du territoire : évoquons simplement, le nombre pléthorique de tableaux EXCEL ou autres fichiers bureautiques non sauvegardés dans lesquels des agents des organisations stockent des informations parfois vitales pour l’organisation, ou les plans Autocad que certains dessinateurs conservent jalousement sur leur poste et qui constituent parfois de véritables petites bases de données graphiques du territoire. Evoquons également la difficulté à organiser le stockage de l’information géographique entre divers outils tous légitimes pour structurer, gérer et diffuser de l’information sur le territoire : SIG, GMAO, outils métiers divers, etc. Evoquons enfin le fait que dans de nombreuses organisations, le départ d’un agent gestionnaire d’informations a pour conséquence l’arrêt de cette gestion et l’obsolescence très rapide des données concernées.

Nous avons donc manifestement du mal à garantir la pérennité de certaines données, qui dépendent de processus organisationnels peu formalisés ou fluctuants.

Il faut bien entendu distinguer ici les données dont une organisation doit disposer pour assumer ses compétences réglementaires (on imagine mal une commune se passer de cartes papier ou informatisées des zonages des PLU) et celles dont elle souhaite disposer pour améliorer son efficacité opérationnelle ou sa compréhension du territoire.

Capitaliser le savoir-faire organisationnel ?

Nous suffit-il aujourd’hui de nous concentrer sur la pérennité des compétences dans l’organisation, qui garantirait qu’à défaut de pérenniser les données, on pourrait pérenniser les processus et les savoir-faire qui permettent de les produire ? Rien n’est moins sûr : le turn over, entraînant l’existence de nombreuses données orphelines, les difficultés à capitaliser la connaissance dans l’organisation peuvent également nous conduire à douter de cette possibilité.

Les dispositifs tels que communautés de pratiques permettent à des individus de partager des connaissances et des savoir-faire, mais les organisations restent largement dépendantes de ces individus dans leur capacité à mobiliser des pratiques et des processus.

Chercher la stabilité ou s’adapter au changement ?

Finalement, est-ce que nous ne devrions pas poser le problème autrement, et commencer par voir la réalité autrement.

La métaphore du marin qui quitte un port avec un bateau équipé d’une boussole pour traverser un océan ou effectuer un tour du monde n’est pas pertinente dans le domaine des SI. Car le marin sait que la cible ne va pas se déplacer pendant le voyage, que la boussole donnera le nord quoi qu’il arrive (du moins tant qu’elle est correctement réglée) et que sauf accident, il effectuera la totalité du voyage avec le même bateau. Ses deux principales préoccupations sont la météo et les risques mécaniques liés à son bateau.

Dans le cas du SI d’une organisation, en plus des aléas liés à la météo (changement de décideurs ou de majorité politique dans une collectivité par exemple) et mécaniques (robustesse des solutions logicielles utilisées), la cible se déplace régulièrement pendant la conduite du projet, il n’est pas rare qu’on soit obligé de changer de bateau en cours de route et la boussole ne montre pas toujours la même direction. C’est donc beaucoup plus difficile et l’atteinte de la cible est forcément plus aléatoire. Mais d’ailleurs, quelle est la cible ? Y-a-t-il une cible ?

Sérendipité ou pérennité : comment s’adapter au changement ?

Ceci conduit certaines organisations à relativiser ces exigences de pérennité et à s’organiser pour faire face à l’instabilité autrement qu’en essayant d’organiser des îlots de stabilité. Ainsi, dans les services déconcentrés de certains ministères, au-delà des compétences régaliennes qui exigent des dispositifs pérennes, on admet que la durée de vie de certains dispositifs de gestion de données pourra être limitée à la durée d’occupation du poste de l’agent qui les met en place.

On peut même penser (et je fais ici référence à la conférence passionnante de Danièle Bourcier sur la sérendipité dans ces mêmes journées, voir aussi http://www.ccic-cerisy.asso.fr/serendipiteTM11.html) que cette impossibilité à organiser, pérenniser et formaliser les processus de gestion d’information est une source d’innovation et d’adaptation des organisations au évolutions. La contribution des SI de nos organisations à l’évolution et à l’innovation organisationnelle et territoriale ne dépend-elle pas, comme dans tous les systèmes complexes, de leur capacité à articuler ordre et désordre ?

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