Les Villes Intelligentes auraient-elles une face cachée ?

Certains ont assisté comme moi à l’intervention de mon ami Stéphane Roche aux dernières journées SIGLL sur le thème de la Ville Intelligente (Smart City) : j’en suis pour ma part sorti avec de nombreuses interrogations, me demandant notamment si ce concept n’est qu’un nouvel avatar des délires technologiques qui émergent périodiquement, et ne sachant pas ce qu’il fallait en penser.  Après avoir fait un peu de documentation sur le concept (voir quelques liens en fin de cet article), voici quelques échos de mes interrogations et réflexions.

La Ville Intelligente, un concept évident !

A priori, comme le concept de « développement durable » dont il constitue une déclinaison dans le contexte urbain, celui de Ville Intelligente ne peut que susciter l’intérêt : pour faire simple, il s’agit à la fois d’améliorer la qualité des services urbains, l’implication citoyenne des habitants et la qualité environnementale (notamment réduire la consommation énergétique). Qui pourrait s’opposer à de tels objectifs ?

C’est par une approche systémique de la Ville que l’on essaie de la rendre plus intelligente : interconnexion des fonctions urbaines entre elles (éducation, santé, transports, énergie, habitat, etc), interconnexion des citoyens et des organismes en charge de la délivrance des services urbains (mise à contribution du citoyen capteur), interconnexion des systèmes d’information…

Ce concept est largement soutenu par les grands industriels du transport, de l’informatique, de l’énergie et des services urbains. Plusieurs Villes ou agglomérations du monde ont engagé des démarches, le Sultan d’Abu Dhabi ayant même entrepris de construire de toutes pièces une Ville Intelligente (Masdar). Des consultants et des universitaires assurent les développements conceptuels et méthodologiques nécessaires à la concrétisation du concept et participent ainsi à sa promotion.

Je devrais donc moi-même adopter ce discours très positif, dans lequel, on va sauver l’humanité grâce à la concrétisation des concepts du développement durable dans la Ville Intelligente. Et pourtant, si je laisse exprimer le citoyen et non plus le consultant en recherche d’opportunités d’affaires, les interrogations et les doutes ne manquent pas.

La Ville Intelligente : un système complexe ?

Puisqu’on parle d’approche systémique, faut-il rappeler la règle mise en évidence par les théoriciens des systèmes complexes (Edgar Morin, Jean-Louis Le Moigne, etc) : un système ne peut améliorer son organisation interne qu’en augmentant le désordre extérieur. On peut donc en premier lieu se demander si la contrepartie de l’émergence des Smart Cities ne risque pas d’être la multiplication des « Dirt Cities » (Villes sales) ou des « Garbage Cities » (Villes poubelles) autour des Smart Cities.

Précisément, on constate que le ticket d’entrée pour devenir une Ville intelligente (ou du moins, s’en rapprocher) est d’un coût très élevé et risque d’amplifier les inégalités de développement entre les Villes d’un même territoire (voire d’une même agglomération). On peut d’ailleurs se poser la question de savoir qui payera et qui tirera profit des dispositifs mis en place.

L’intérêt d’une meilleure intégration entre fonctions urbaines ne fait pas débat, mais la réponse apportée semble aujourd’hui essentiellement technologique (intégration à l’aide des technologies de l’information).  Aucune proposition d’intégration par le lien social, la solidarité humaine, sauf si on considère que connecter des personnes par des smartphones et des réseaux sociaux permet de créer du lien social. J’évoquais à l’issue de la conférence de Stéphane Roche le développement d’offres de « surveillance » des personnes âgées, grâce à des dispositifs informatisés. Ces offres ne peuvent émerger que parce que plus personne n’a le temps ou l’envie d’aller vérifier de temps en temps que tout va bien chez son voisin retraité et qu’il n’a besoin de rien. La technologie ne fait donc qu’apporter une fausse réponse à notre égoïsme et à notre manque de solidarité. Allons plus loin dans l’analyse critique.

Que faire des pauvres dans la Ville Intelligente ?

Certains connaissent ce rapport publié par John Locke en 1697 à la demande du Ministère du Commerce britannique « Que faire des pauvres ? »  (titre original : « the report on the poor ») dont je ne m’inspire que parce qu’il m’aide à formuler une question cruciale pour les Villes Intelligentes.

Un des leurs objectifs est en effet d’aller vers une plus grande sobriété dans la consommation des ressources énergétiques : ceci nécessite bien entendu de très gros investissements, hors de portée des collectivités et citoyens les plus pauvres. Constatant que dans la société actuelle, d’une part, ceux qui profitent des aides aux économies d’énergie sont les ménages qui disposent d’une capacité d’investissement, d’autre part, les classes aisées sont plus que réticentes à payer plus d’impôts pour réduire les inégalités, il ne faut pas s’attendre à un transfert à ce niveau. Dans la société française actuelle, à l’instar de la plupart des pays du monde occidental, les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches, ce qui montre bien que la société n’évolue pas dans le sens d’une plus grande solidarité. Les villes et citoyens riches auront donc probablement les moyens d’évoluer vers la Ville Numérique, mais les quartiers populaires et banlieues pauvres risquent d’être condamnés de nouveau à l’exclusion.

Cette exclusion économique risque d’être associée au renforcement des exclusions liées à la non accessibilité aux TIC : exclusion des services publics numériques, des anciens, des pauvres, de ceux qui n’ont pas le bagage culturel ou le niveau d’éducation ad hoc. Voir également l’échec relatif des PPGIS (Public Participation GIS) focalisés sur les populations fragiles dans les pays anglo-saxons.

Les populations fragiles économiquement, socialement ou culturellement risquent donc de ne pas avoir de place dans la Ville Intelligente.

Quel pouvoir au citoyen dans la Ville Intelligente ?

Un des arguments de la Ville intelligente est celui de la gouvernance et de l’implication citoyenne. Le citoyen est certes utilisé comme capteur pour améliorer le fonctionnement de la Ville, détecter les dysfonctionnements, donner son avis sur telle ou telle question, mais pourra-t-il vraiment influer sur des décisions qui seront toujours plus guidées par la technologie et dont seuls, quelques experts maîtriseront les paramètres et les impacts. Voir l’incapacité actuelle de la plupart des citoyens à comprendre le fonctionnement d’une économie mondialisée, systémique et dont les règles sont incompréhensibles pour le commun des mortels.

Le risque de surveillance généralisée du citoyen se renforce également dans cette logique d’interconnexion mais c’est pour la bonne cause : ce n’est pas pour détecter les individus malveillants (ou du moins pas principalement), c’est pour contribuer à rendre la Ville plus intelligente : c’est pour améliorer la circulation dans la ville que je dois fournir ma géolocalisation ! Il reste que cette surveillance sera effective et que l’usage de certains fichiers du Ministère de l’Intérieur montre que la ligne rouge est déjà franchie.

Nous avons déjà évoqué les risques d’exclusion numérique, mais Dominique Boullier (voir le dossier d’Etudes et Documents évoqué dans la bibliographie) pointe également du doigt l’effet d’exclusion des savoirs informels et des relations traditionnelles de la numérisation des échanges et interactions humaines. Il en résulte la destruction d’une partie du lien social.

Ces inquiétudes sont aggravées par le renforcement de la marchandisation de l’information : comment et dans quelles conditions sera exploitée l’information individuelle apportée par le citoyen capteur aux industriels gestionnaires des systèmes de la Ville Intelligente ? La « découverte » récente que l’information stockée par les majors du Cloud Computing est mise à disposition de l’état américain pour des usages de surveillance économique ne nous rassure pas de ce point de vue.

Quelles garanties le citoyen aura-t-il donc que les Villes seront vraiment plus intelligentes et que les avantages sont supérieurs aux inconvénients ? Pourra-t-on revenir en arrière ? La réponse à cette question est malheureusement non, comme pour toutes les évolutions technologiques impactant la société.

Quel pouvoir au politique dans la Ville Intelligente ?

Le concept est largement soutenu et promotionné par de grands industriels de l’informatique, du transport, de l’énergie et des services urbains, dont on imagine bien les opportunités d’affaires. Leur objectif est probablement  de renforcer leur position et pour certain leur prédominance dans le secteur public : mais précisément, quels gardes-fous existent ? Ne s’agirait-il qu’un d’un enjeu commercial qu’on essaye de nous présenter comme un enjeu citoyen ? On peut en tout cas se demander si les collectivités gestionnaires des Villes Intelligentes arriveront à conserver les compétences d’intégration et l’expertise requise pour préserver leur autonomie de décision. Si ce n’était pas le cas, elles seraient alors dans l’obligation de déléguer complètement à quelques industriels la définition de la stratégie urbaine ? Quelle maîtrise les collectivités pourront-elles donc conserver sur la Ville Intelligente mise en œuvre dans des technologies surtout maîtrisées par ces industriels et quelques experts ? Les élus ne risquent-ils pas de devenir des potiches obligés d’entériner des décisions dont ils ne maîtrisent plus les enjeux technologiques et sociétaux ?

La Ville Intelligente : un concept d’avenir ?

Bien entendu, je suis un archéo-passéiste et n’ai rien compris aux bienfaits de la Ville intelligente. Certains objecteront que la Ville Intelligente sera ce qu’en feront les citoyens et les politiques, mais je doute qu’ils disposent d’un vrai pouvoir de décision et d’orientation stratégique sur son développement, une fois la décision prise d’aller dans cette direction.

Je me demande si nous ne devrions pas essayer d’imaginer une Ville Intelligente basée sur une certaine frugalité technologique et mettant la priorité sur les populations fragiles, le lien social, la solidarité et allant donc à contre-courant des initiatives actuelles, plutôt basées sur l’intégration technologique. Cela ne ferait certes pas l’affaire des industriels qui souhaitent surtout développer les opportunités de marché.

Et finalement, s’il s’agit de faire un choix entre la Ville Intelligente, développée technologiquement, mais ségrégative et la Ville solidaire, moins développée technologiquement, mais accessible à un plus grand nombre d’hommes et de femmes, je crains qu’il soit beaucoup plus facile, dans la société actuelle, d’aller dans le sens de la première que de la seconde. Les symptômes de perte du lien social, de développement du communautarisme, de l’individualisme croissant vont plutôt dans ce sens là.

Je suis intéressé par tous débats sur ce sujet, qui me permettront peut-être de nuancer ce point de vue et d’approfondir ma compréhension de ce concept et du contexte.

Quelques sources bibliographiques sur la Ville Intelligente

http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/ED73.pdf

Un Dossier d’Etudes et Documents constituant me semble-t-il une bonne synthèse introductive, et  comportant en particulier une très intéressante analyse critique de Dominique Boullier (Sciences Po, médialab).

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ville_intelligente

Une introduction synthétique et un peu critique

http://www.smartgrids-cre.fr/index.php?p=smartcities

Un  dossier pas critique du tout, mais bien documenté techniquement

Annexe : la crise de la civilisation

Pour terminer, un texte prémonitoire, qui aurait été écrit dans les années 1940 par le poète bengali Rabindranath Tagore (je n’ai pu retrouver la source exacte de ce texte) :

« Ne voyez-vous pas la laideur mortelle qui éclate partout, dans vos villes, dans vos rapports, le même masque monotone qui fait que nulle place n’est laissée à l’expression  vivante de l’âme ? La mort s’insinue morceau par morceau dans le corps de votre civilisation. La soif du gain ne connaît pas de limite à sa rapacité. Son seul objet est de produire et de consommer. Elle n’a de respect ni pour les êtres humains ni pour la magnifique nature. Elle est impitoyablement prête, sans une minute d’hésitation, à rejeter la beauté et la vie hors d’elle-même, ou à les changer en argent. La présente civilisation commerciale de l’homme prend beaucoup de temps et d’espace pour tuer le temps et l’espace. Ses mouvements sont violents, son bruit agressif et discordant. Elle porte sa propre condamnation, parce qu’elle foule aux pieds l’humanité sur laquelle elle se tient debout. Elle transforme en monnaie le coût du bonheur. L’homme se réduit au minimum pour faire une plus grande place à l’organisation, il tourne en dérision les sentiments humains parce qu’ils sont capables de résister à ses machines… ».

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6 commentaires pour Les Villes Intelligentes auraient-elles une face cachée ?

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  4. tesla101 dit :

    Excellent article!

    Voici une autre source de renseignements sur les villes intelligentes:
    http://ofti.org/categorie/egouv/villes-intelligentes/

  5. georgie dit :

    très intéressant !

  6. TJ dit :

    En attendant une réponse plus élaborée, il me semble que ce billet de Benjamin Saglio à propos de la BD « Mémoire morte » de Marc-Antoine Mathieu est un écho très pertinent aux questions que tu poses, Henri : http://wp.me/pEBLK-2Ur

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